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Décrété mort par son père, la veille de ses vingt ans. Mort pour la cause, la bonne, mort pour la France. Voilà un drôle d'anniversaire, en cette année 1940. Elevé dans une modeste famille de la banlieue parisienne, au bord de l'hippodrome de Champigny et dans les murs d'une maison en meulière, entre une mère employée aux chemins de fer et un père communiste, représentant en vins, le narrateur est rapidement plongé dans les travers de la Seconde Guerre mondiale, expédié dans la Résistance par son père qui le fait d'abord passer pour la victime d'une méningite fulgurante pour mieux le faire disparaître. L'apprentissage s'accomplit à coups de petits braquages qui doivent financer les réseaux "clandestins", avant de basculer dans le meurtre, de sang-froid, les interventions décisives. De quoi entrer dans la cour des grands, des adultes. De quoi en revenir aussi. Itinéraire d'un homme, vrai ou faux héros (peu importe), Heureux comme en Dieu en France décline un certain pessimisme, celui nourri par une guerre, par le sale boulot pour précisément en sortir. De l'Occupation aux années 60, ce ne sont pas les salauds qui manquent croisant la route de ce jeune personnage, ni l'injustice, ni les figures illuminant de leur droiture une existence d'emblée marquée par la déception des hommes. "Le monde ne va jamais. La plupart du temps il fait semblant. Et tout le monde s'en accommode." Déjà remarqué pour La Chambre des officiers, Marc Dugain en "remet" une couche sur "l'universelle vacherie", d'une guerre à l'autre, de 1914 à 1939. Avec la même humilité, simplement, les mêmes tristes horreurs, les mêmes visages d'ange aussi, qui réconcilient avec la vie. --Céline Darner
Extrait
Mon grand-père Jules, comme tous ces vieux que trois guerres n'avaient pas empêchés de vivre près d'un siècle, avait le sens de la formule. Je le vois encore, dans les années trente, dans sa petite ferme sous Vézelay, l'il vif et rond, la moustache en brosse tombant sur ses lèvres comme un chaume sur l'arête d'un toit, roussie à l'endroit où s'appuyaient des cigarettes mi-fumées mi-mâchées qui se succédaient sans répit. Un jour, l'ancien qui était avare de mots avait lâché de retour de la veillée funèbre d'un jeune de la commune emporté par la tuberculose : « Il n'y a pas d'orgueil sur le visage d'un mort. » Le lendemain, au retour de l'enterrement, il avait lancé dans la communauté assemblée : « À quoi ça sert de mourir, si les vivants restent aussi cons. »
Ces deux phrases me sont revenues alors que la mort me guette en faisant semblant de m'ignorer. Je ne suis pas dupe et n'ai pas plus de crainte qu'à l'approche d'une grosse sieste coloniale. Si la mort était si terrible que ça, depuis le temps, un paquet de gens en seraient revenus pour se plaindre. Surtout en France, le pays qui a inventé le bureau des réclamations. Depuis plusieurs mois, la lecture me pesait. Parce qu'elle me rappelait tout ce que j'aurai dû écrire sur cette période de triste mémoire sur laquelle on a tout dit, parfois tardivement, que j'ai traversée sans bruit comme ces souris qui longent les murs, l'obscurité venue. Alors je m'y suis attelé.
© Gallimard