Critique
La surprise (ou la consternation) est grande chez les fans de DJ Shadow à la sortie de ce troisième album tant attendu en 2006. Sur The
Outsider, le bien nommé, cinq morceaux de rap assez agressifs loin du style qu’on connaissait chez ce maître du hip-hop instrumental. « 3 Freaks », « Keep Em Close », « Turf Dancing », « Seein Thangs » et « Dats My Part » sont des variantes à peine personnalisées du « hyphy », style rap en vogue dans la baie de San Francisco.
A la première écoute, ça ressemble à du crunk, ce rap du sud, très criard et primaire, mais les beats sont ici beaucoup plus rapides. Keak Da Sneak, l’inventeur du style et dit-on aussi de l’expression « hyphy » signifiant excité ou énervé qui dérive de l’anglais « hyper » est présent sur le single « 3 Freaks ». Musicalement, c’est plutôt minimal : juste quelques lignes de synthé et le son d’une boite à rythme très rudimentaire.
Ces morceaux prouvent que DJ Shadow revendique toujours son ancrage dans la culture hip-hop et son soutien à ce genre plutôt confidentiel à qui il donne une audience internationale. Il n’empêche qu’on ne peut que regretter de le voir s’aventurer dans ce rap très dancefloor et peu créatif. Dans ce registre, « Enuff » (avec l’ ex-Tribe Called Quest Q-Tip et Lateef) et le superbe « Backstage Girl » relèvent heureusement le niveau par une production digne des standards habituels. Ce parti pris « hyphy » ne doit pas occulter les nombreuses réussites de The Outsider où DJ Shadow n’hésite pas à fouler des terres inexplorées.
L’usage presque systématique des vocaux et les artistes talentueux qu’il y convie est la grande nouveauté par rapport aux deux précédents albums. « This Time », parfaite complainte soul, est accompagnée d’un orchestre de cordes dirigé par Will Malone (arrangeur sur le premier UNKLE et « Unfinished Symphony » de Massive Attack) et du groupe de funk à l’ancienne Heliocentrics. Le surprenant « Artifact » est un pur brûlot de punk hardcore tels qu’en faisaient les Beastie Boys à l’époque de Ill Communication, avec toutefois quelques claviers et platines pour épicer l’ensemble.
Encore plus stupéfiant : une réinterprétation du « In a Landscape » de John Cage retitrée « Triplicate/Something Happened That Day » : harpes, piano, flûtes et guitares psychédéliques s’y côtoient dans un climat méditatif prenant. Le folk planant « What Have I Done », proche de Mazzy Star, est de toute beauté, tandis que le très Coldplay «You Made It » ainsi que « Erase You » sont d’authentiques morceaux pop à la façon du premier disque d’UNKLE.
Cette diversité d’ambiances et de climats qui prévaut sur The Outsider, un peu déstabilisante au départ, finit par convaincre sur la longueur et nous démontre que DJ Shadow, au risque de choquer ses vieux fans, préfère continuer à se surprendre en tant qu’artiste.
François Bellion - Copyright 2012 Music Story